
Dans un dialogue symbolique entre forme et fond, le chaos de l’espace pictural
répondant à la désolation engendrée par les caprices de la nature, Imtiaj Shohag
aborde la condition humaine, tout à la fois victime et actrice des désordres de la
Planète. La dimension biographique atteint l’universel ; la technique picturale
épouse le propos. Rencontre.
Vous avez grandi à Barisal, la « Venise du Bangladesh » comme l’appellent
là-bas les poètes. L'essentiel du Bangladesh est occupé par le delta du Gange
et du Brahmapoutre, deux des plus grands fleuves du monde. Le pays est très
fertile mais régulièrement victime de cyclones et d’inondations. Celles de 1991
vous ont particulièrement marqué. Les drames climatiques que vous avez vécus
ont-ils fondé votre démarche artistique ? Influencent-ils votre manière d’aborder
la création ?Je ne sais pas s’ils ont fondé ma démarche mais il est vrai que cela m’a beaucoup
marqué et que je m’en suis inspiré. Le Bangladesh est un pays d’eau et de boue,
éléments que l’on retrouve souvent dans mon travail. On y observe aussi
régulièrement les couleurs du Bangladesh, peut-être également son agitation.
La tempête de 1991 a été si violente qu’une fois le calme revenu, des poissons
et des cadavres peuplaient les arbres. C’était très impressionnant, très choquant.
Lorsque je vois des images d’autres catastrophes, là-bas ou ailleurs, cela me
touche particulièrement car j’en ai vécues.
Vous utilisez régulièrement le terme d’« accidents plastiques ». Pourriez-vous
nous expliquer la signification de cette expression et sa traduction picturale ?Les accidents plastiques sont pour moi des moments où je provoque un risque,
où je relâche un peu le contrôle pour laisser place au hasard. C’est lorsque
je laisse la matière suivre son cours. Cela se traduit par des couleurs qui peuvent
dégouliner, se rencontrer et se transformer, ou lorsque je chauffe ma toile que j’ai
peinte au préalable avec de la cire et des pigments. Cette technique particulière
crée des tâches, des reliefs, des déformations. Les traits s’atténuent, les couleurs
se confondent, les coups de pinceaux disparaissent, la matière est altérée…
Le tableau est alors forcément unique. Il est impossible, même pour moi, d’en
faire une copie parfaite car on ne reproduira jamais deux fois le même accident.
Depuis 2006, vous travaillez cette technique particulière de chauffe qui demande
une grande rapidité d’exécution. Quelle importance accordez-vous au processus
de création ?Ce procédé, qui est basé sur la technique de l’encaustique, m’intéresse beaucoup
pour la grande part de hasard et de risques qu’il comporte. Comme je vous l’ai
dit, je m’intéresse beaucoup aux accidents créés par les catastrophes. J’aime que
la toile naisse du même procédé que son sujet : d’une succession d’accidents
plastiques. Je considère reproduire fidèlement la nature dans son processus
de destruction lorsque je peins avec cette technique. Car je représente d’abord
une scène de façon hyperréaliste puis je la fonds avec une spatule chauffante ou
un fer à repasser de façon à créer des accidents. A l’instar de la nature lorsqu’elle
s’emporte et qu’elle efface la marque de l’Homme sur la planète, les coups
de pinceaux disparaissent lorsque je fonds la toile pour ne laisser que la marque
impersonnelle des accidents plastiques créés. Je pense que dans le processus
de création, il est primordial que le fond et la forme se rejoignent, comme c’est
le cas ici, particulièrement avec cette technique.
Vous vous fixez souvent sur des épisodes isolés, comme des métonymies
des fléaux. Parfois, au contraire, vous intégrez plusieurs scènes dans vos toiles,
à l’instar d’« Où va-t-on ? » (2008). Par le prisme des catastrophes bengali,
vous semblez vouloir délivrer un message universel.Les catastrophes sont universelles. Elles sont le reflet d’un déséquilibre mondial.
Parler d’un cataclysme en Amérique latine revient à parler de la fonte des glaces
au pôle Nord. Tout est lié. Qu’elles soient bengali, américaines, mexicaines ou
autres, elles m’impressionnent énormément par leur caractère violent et radical.
Nous sommes tous vulnérables face aux changements climatiques. Nous sommes donc tous concernés. Et il est vrai que je traite mes toiles
de façon à ce que l’on n’identifie pas vraiment où cela se passe,
car cela importe peu. Ce qui importe, c’est la violence des catastrophes
et leurs conséquences directes sur la vie des Hommes.
Elles questionnent la condition humaine, impuissante face à ces forces
mystérieuses. Par mon travail, je souhaite redonner toute son
importance à ces phénomènes et à leurs répercutions. J’aimerais faire
prendre conscience de l’état de notre Planète et des nombreuses
alertes qu’elle nous donne…
Vous vous inspirez de votre vécu et vous nourrissez aussi de l’actualité.
Mais vous semblez agir à rebours du flux continu d’informations délivré
par les médias, une catastrophe en chassant une autre. L’art permetil,
selon vous, ce temps de pause nécessaire à la réflexion ?Tout à fait. Découvrir les catastrophes par le biais des médias nous
maintient loin de ces phénomènes. Ces images se banalisent, une catastrophe
en balayant une autre. Elles se retrouvent également noyées
dans le flot d’informations. Le sujet en perd un peu de son émotivité
et de son importance. Je pense que la peinture nous plonge davantage
dans un temps de la réflexion et de la méditation. La peinture redonne
une dimension humaine que l’on perd un peu face aux médias, car
on est seul face à la toile, dans un temps fixe, avec une image fixe.
Le choix et la taille de l’image jouent aussi. Avec la peinture, on peut
reproduire une scène grandeur nature, ce qui n’a pas du tout le même
impact qu’une petite image dans un journal télévisé ou papier.
La peinture nous plonge dans un temps où l’émotion peut s’installer.
Qui plus est, l’oeuvre est déjà une interprétation de la réalité. Il y a donc
un dialogue qui s’opère entre le regard du peintre et celui qui contemple
la toile.
Dans certaines de vos oeuvres, vous prenez l’eau comme sujet à part
entière et vous concentrez sur ses reflets. Certaines ondes font penser
à des éclats de miroirs ou des verres brisés que vous représentez
souvent. Y’a-t-il une analogie ?
Oui, l’eau n’est-elle pas le miroir du monde ? L’eau calme est pleine
de reflets, mais elle peut aussi se montrer déchaînée. Dans ma peinture,
je représente des miroirs brisés certainement pour suggérer
la violence des catastrophes. Les désastres laissent derrière eux
beaucoup de débris de verre. Mais aussi pour montrer le caractère
pluriel d’une scène, la division et la fragmentation de l’espace suite
à une catastrophe ; l’espace multiple qui en découle. On peut retrouver
les mêmes effets avec l’eau car elle est un formidable miroir.
Vos projets sculpturaux rejoignent-ils par leur thème vos peintures ?Oui. J’ai notamment réalisé un projet de sculpture urbaine et conçu un
projet de sculpture habitable qui s’inspirent directement de mon travail
pictural, ou du moins de cette même réflexion. Pour les deux projets,
j’ai imaginé une forme un peu chaotique et fragmentée qui semblait
être tombée du ciel, avec cette idée d’une chose s’enfonçant dans le
sol et en ressortant, comme si elle surgissait de nulle part. Son aspect
serait le fruit de sa collision avec la terre. J’ai également créé une sculpture
avec une forme arrondie à bascule rappelant les bateaux. Le haut
de cette forme est cassé pour suggérer la violence des vagues.
Mon travail sculptural est donc tout à fait dans la continuité de mon
travail pictural. J’ai d’ailleurs fait des installations à partir de sculptures
et de toiles, de façon à ce qu’elles se répondent les unes aux autres.
Ayant obtenu une bourse après vos études à l'Institut des Beaux-Arts
de Dhaka, vous arrivez en 2000 en France et intégrez l'Ecole des Beaux-
Arts d'Aix-en-Provence. L'année suivante, vous êtes reçu à la prestigieuse
Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs de Paris.
Il semble qu'en arrivant en France, et en vous éloignant donc de votre
pays d'origine, vous avez trouvé votre style, vos sujets. La distance
a-t-elle permis de concrétiser votre réflexion ?Je pense que les prémices de mon travail étaient déjà présents au
Bangladesh. Le style et la réflexion étaient déjà annoncés mais ils ont
éclos en France. Dans ce pays, j'ai rencontré de nombreux artistes
du monde entier, j'ai découvert de nouveaux artistes contemporains,
et surtout j'ai prolongé mes études. Cela a certainement dû m'aider
à développer ma réflexion et mon style personnel.
Quels sont les artistes qui vous inspirent, dont vous vous sentez proche ?Je me sens très proche de l'oeuvre de Malcolm Morley. Tout comme
moi, son vécu et son art sont étroitement liés. Enfant, il a été très
marqué par la guerre et par la perte de son grand-père lors du naufrage
d’un bateau. Il peint avec ses souvenirs d'enfant ses traumatismes.
Je me suis aussi inspiré de Jasper Johns, de Robert Rauschenberg
ou d'Anselm Kiefer lorsqu'ils ajoutent un objet à leur toile. Je trouve
également très intéressante la démarche de Daniel Buren dans son
oeuvre « Les cabanes éclatées », car l'espace est fragmenté et le spectateur
peut choisir son point de vue, sa vérité de la réalité. Et j'apprécie
beaucoup le travail d'Anish Kapoor, que ce soient ses miroirs
déformants ou ses sculptures monumentales mouvantes en cire.
Ces dernières laissent des traces dans le sillage de leur passage :
sur les murs, dans l'embouchure d'une arche…
Quels sont vos projets en cours ou à venir ?J’expose en groupe à partir du 1er octobre 2010 à l'hôtel de ville
de Nanterre, en région parisienne. Et si tout se passe comme prévu,
je devrais exposer en Allemagne (dans une foire d’art), en France
(un solo et une exposition collective), au Bangladesh et en Inde
(une exposition personnelle).
Marie-Emilie Fourneaux