Biographie Né en 1979, Sergio Moscona vit et travaille à Buenos Aires, en Argentine. Ses œuvres figurent dans de nombreuses collections privées et musées en Argentine mais aussi en France, en Angleterre, en Équateur, aux États-Unis, au Brésil, au Paraguay et au Mexique. Le travail de Sergio Moscona témoigne avec une force graphique inégalée du tragi-comique de la condition humaine. Son dessin expressionniste extrêmement élaboré saisit la violence du monde qui nous entoure et en livre la vision absurde à travers une œuvre plurielle mais extrêmement cohérente faite de peintures à l’acrylique, collages, dessins aquarellés ou exclusivement à la mine de plomb. Il est aujourd’hui considéré comme l’une des figures montantes de l’art contemporain européen et mondial.
Sergio Moscona, comment définir votre travail ?
Je suis un peintre figuratif argentin. Mon travail repose sur un dessin très structuré que l’on peut qualifier d’expressionniste et sur une narration dont la thématique est souvent sociale ou politique. Je travaille par ailleurs beaucoup par séries.
Quelle est votre formation ?
J’ai fait les Beaux-Arts à Buenos Aires. En réalité, j’ai commencé dès l’âge de 10 ou 12 ans à travailler dans l’atelier de différents artistes. Enfant je sortais peu, je restais à la maison à dessiner. Je ne peignais pas encore. Je n’ai appris la peinture qu’une fois aux Beaux-Arts, où j’ai également étudié la gravure par la suite. Mais je continue en permanence à apprendre. Quand une œuvre me touche, alors il y forcement quelque chose à prendre et à apprendre.
Quelles sont les thématiques que vous abordez dans votre peinture ?
Une de mes séries s’appelle La Couleur de la musique. Elle s’organise autour de musiciens et d’un chef d’orchestre. C’est une métaphore de la vie. Le chef d’orchestre est celui qui a le pouvoir et qui dirige les autres. On ne peut traduire ça qu’à travers une construction très élaborée. Une autre série s’appelle Les Architectes de la parole et traite de la thématique de la tour de Babel. Les personnages montent les uns sur les autres pour entrer en compétition avec Dieu. Dans ces deux séries on trouve aussi toujours un animal : un chien, un chat ou un oiseau quelquefois. Il est le symbole de la vie innocente, naïve mais aussi de l’animalité de l’homme.
Comment choisissez-vous vos thèmes ?
Je travaille à partir des choses qui me touchent comme, par exemple, la dictature en Argentine. J’ai ainsi réalisé une série, Nos Noms, qui représente des personnages brandissant des portraits de disparus. Le cartouche du nom reste blanc pour signifier que nous avons pris les noms de ces disparus et qu’à travers eux, c’est notre propre nom qui a disparu. Si nous les oublions nous ne sommes plus rien. Cela me concerne en tant qu’Argentin mais plus largement en tant qu’être humain. J’ai aussi produit une série de tableaux intitulée La Maison du Général qui a été exposée à Vichy en 2008. Cela créait un parallèle entre la dictature en Argentine et l’État français installé à Vichy. J’aime mélanger un peu l’histoire pour interroger et partager des situations similaires.
L’histoire joue un rôle important dans votre travail ?
Je suis né en 1979, en plein milieu de la dictature. Je n’en ai pas personnellement souffert, mais je vis dans un pays marqué par cette période dont le souvenir est encore très présent. Il nous faut travailler sur la mémoire et parler de notre histoire. L’aspect social est aussi très important dans mon travail. Pour autant, les tableaux ne doivent pas être au service d’une situation politique. Ils peuvent en revanche nous permettre d’éclairer une réalité souvent très complexe.
La crise est également le thème d’une série dans laquelle vous avez recours au collage.
Oui, c’est une série pour laquelle j’ai employé des pages de livres ! Après 2001, il était très difficile de trouver le papier Arches que j’utilise souvent. J’ai donc dû recourir à des livres usagés ayant une bonne qualité de papier pour mettre les pages bout à bout et pouvoir peindre. Cela donne un point de départ à la narration qui n’est pas anodin : une page de livre c’est déjà une information ; ça a une histoire et une couleur particulière. Il faut entrer en dialogue avec la page. Cela me plaît énormément.
Il vous arrive de reprendre des thèmes de l’histoire de l’art comme avec la série « Interprétation libre de Guernica »…
J’ai voulu travailler à la manière dont Picasso l’a fait avec Les Ménines de Velasquez : il prend le paradigme de Velasquez, le tableau le plus connu du peintre, et le revisite. Et du coup, c’est également devenu Les Ménines de Picasso. J’ai voulu faire la même chose avec Guernica et en donner une interprétation actuelle. J’ai travaillé dessus pendant deux ans, de 2005 à 2007, et réalisé plus de 150 tableaux à partir de Guernica.
Quelles sont vos autres influences ?
Les expressionnistes allemands comme Kollowitz ou Grosz mais aussi des artistes moins connus, notamment Lajos Szalay, un peintre hongrois qui a donné des cours en Argentine de 1949 jusqu’en 1960. C’était le professeur de mon professeur et, même si je n’ai pas suivi ses cours, j’ai appris l’expressionnisme à travers lui. J’aime beaucoup aussi l’art brut ou la nouvelle figuration. En fait, j’apprécie beaucoup de choses, à la seule condition que l’image parle d’elle-même. Ce qui doit primer c’est la vérité de l’œuvre.
Comment s’agencent le dessin et la couleur dans votre travail ?
Les deux se superposent et fusionnent à travers une sorte de transparence qui est très importante dans ma recherche. Certains personnages, un animal souvent, sont dessinés en détail mais s’enchevêtrent, en transparence, dans les figures du deuxième ou troisième plan. Un autre élément fondamental est le mouvement. Le papier ou la toile imposent une situation fixe. Pour introduire du mouvement, il faut démultiplier le motif sur plusieurs plans décalés. Cela introduit une dimension temporelle. C’est pour cela que l’on peut trouver un personnage avec quatre mains ou trois têtes !
Quelles techniques utilisez-vous ?
J’utilise beaucoup l’encre mais aussi le Rapidograph lorsque je dessine dehors, dans la rue ou dans un café, comme j’adore le faire. Je dessine alors sur des petits formats. C’est une source d’inspiration et de ressourcement graphique très forte. Pour la couleur, je travaille aujourd’hui avec de l’acrylique. Cela sèche plus vite et correspond parfaitement à mon rythme de travail.
Combien de temps vous demande la réalisation d’un tableau ?
C’est très variable. Cela prend le temps qu’il faut et dépend aussi des séries. En général, je finis un tableau avant de commencer le suivant. Mais quelquefois, je suis sur trois tableaux simultanément. À un moment, il n’y a plus rien à ajouter ni à enlever, même si j’aime beaucoup laisser une impression « d’inachevé » dans mes pièces. Quand un tableau est terminé, c’est comme une évidence. S’ouvre alors souvent la possibilité d’une nouvelle pièce de la série. Ce qui est le plus important, c’est la vérité du tableau. Il doit avoir une nécessité intérieure. C’est aussi ce qui m’intéresse chez les autres artistes.
Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?
Sur une série qui prolonge le travail du peintre argentin Antonio Berni autour du personnage de Juanito Laguna, un enfant des rues. Cela date de 1961, mais la thématique est encore très actuelle. J’ai imaginé que cinquante ans plus tard, Juanito était toujours dans la rue et avait un enfant : Paquito Laguna. Picasso comme Berni sont des génies. Leur travail est toujours très vivace pour moi et il me nourrit. Il faut savoir s’appuyer sur les génies sans les copier !
Mathias Leboeuf