Vos peintures ont des détails incroyables. Pourriez-vous nous raconter votre
cheminement vers l’art ?
Dès que j’ai été en âge de tenir un crayon, je me suis mis à dessiner. Aucun doute,
je voulais être un artiste. J’ai suivi des cours d’illustration à l’Institut Pratt et obtenu
un B.F.A. en design appliqué à la communication. Bien que je sois designer marketing
pour une société située pas très loin du centre, et que je dirige ma propre entreprise,
Collective Consciousness NYC, (fournissant des services de création et ayant géré
une galerie pendant environ un an) la peinture et l’art sont mes principaux objectifs.
Votre oeuvre embrasse différentes sortes d’art – à savoir la peinture, le dessin et la
conception graphique. Avez-vous remarqué une interaction entre ces formes d’art ?
Certainement ! Même si je possède un sens intrinsèque, le design m’a appris
l’importance de la composition. Les choses sont placées en perspective, avec un
premier plan, un second plan et un arrière-plan et on voit comment les objets jouent
entre eux. En design, il n’y a pas de place pour l’erreur. Par contre, en peinture, vous
avez plus de liberté. Il n’y a pas de pratique établie et pas trop de règles non plus.
C’est par inadvertance que j’utilise mon sens du design dans la peinture. Je sais que
si je place quelque chose à un endroit particulier, les objets seront tributaires les uns
des autres et, en fin de compte, véhiculeront plus clairement ce que j’essaie de dire.
Vous avez décrit l’orientation de votre oeuvre comme étant influencée par le
Réalisme Social. Malgré le fait qu'elle aborde des problèmes sérieux, elle donne,
sans aucun doute, une impression très accueillante et familière.
Oui, c’est le cas. J'ai grandi en Ukraine, pendant les dernières années de l'Union
Soviétique. Le Réalisme Social a été ma première introduction à l'art. Sa façon
de peindre en glorifiant les choses rappelle l'art de la bande dessinée, où chaque
personnage est magnifique et possède un corps parfait. Dans le Réalisme Social,
le concept et la représentation contredisent souvent la réalité. Staline, Lénine, Marx
et Trotsky n’étaient pas forcément beaux ou des individus positifs. Toutefois, dans
ces tableaux, ils sont présentés comme des dieux que l’on vénère. J'ai toujours
eu envie de peindre ainsi - élevant chaque instant et célébrant chaque petit
détail. Bien que n'ayant pas, à proprement parler, la facture du Réalisme Social, Raft
of the Medusa Revisited, (Le Radeau de la Méduse Revisité, influencé par le tsunami
et la crise de la centrale nucléaire au Japon) traite d'un sujet grave mais à la façon
d’une bande dessinée. Le Radeau de la Méduse est une peinture célèbre du XIXe
siècle, créée par Géricault, et qui retrace un événement historique : un naufrage
révélant la séparation des classes et dénonçant les exactions perpétrées par les
classes supérieures, à l’époque. Les gens riches ont pu monter dans des canots
de sauvetage, tandis que les marins ont dérivé sur un radeau de fortune, en mer
pendant des semaines, sans nourriture ni eau. Lorsque finalement ils ont été sauvés,
très peu avaient survécu. J'ai utilisé cette image pour montrer ce à quoi le Japon
fait face en ce moment. Même si les vagues du tsunami étaient terribles, ce qu’elles
révèlent est tout sauf le salut—la grimace menaçante de Godzilla, un produit de
la catastrophe nucléaire. Bien qu’il y ait un danger, les vagues sont peintes dans
un style serein et accueillant, dépeignant l'horreur de l'événement d'une manière
esthétique. Raft of the Medusa Revisited a été présenté dans la galerie CATM
Chelsea pour ART LIVE TURNS FIVE, exposition organisée par David Zelikovsky.
Je remarque des expressions faciales tellement profondes dans votre oeuvre. Elles
apportent beaucoup d'émotion à ces pièces.
C'est plus dans le regard. Ce sont des expressions faciales solennelles, les personnages
n’ont pas d’expression marquée. Il est plus question de ce que ces
personnages ressentent à l'intérieur. C'est également ce que je perçois. Je dirais
que c'est intentionnel à 70% et que les 30% sont le reflet de l’âme. Les expressions
faciales évoquent la personne que je peins, mais en même temps, évoquent également
ce que j’éprouve face à la situation que je suis en train de dépeindre. J'use
beaucoup de la liberté artistique. Lorsqu’il n’y a pas nécessairement de rides, j’en
mets. Elles sont synonymes d’expérience dans la vie. Même l’image résiduelle des
lignes, alors que vous pouvez à peine les voir sous la peinture, ajoutent du caractère
et de la profondeur à une expression, à une personne, et à un sentiment. Certaines
personnes disent que, parce que je suis slave, j'ai cette mélancolie, cette tristesse,
et une sorte de nostalgie poétique de ma patrie. Je pense que cela s’exprime
naturellement dans mon oeuvre. Je n'essaie pas d’y échapper. Je tiens
à être pertinent et actuel, mais je sens que mon âme est plus ancienne
que cela. Je veux peindre à la fois ce que je vis dans mon existence
actuelle, ce que je ressens avec l’influence du vécu de mon âme.
Personnellement, je pense que l'art est un excellent véhicule pour
discuter de questions politiques et sociales actuelles, sans grande
confrontation. Votre oeuvre peut véhiculer ces messages de façon
très convaincante.
Merci. Je suis d'accord. Je pense que beaucoup d'artistes ne regardent
pas en arrière, afin de se projeter en avant. Les gens ne devraient
pas fuir ces sujets difficiles. Ils devraient les adopter. Ces sujets
devraient être mis en avant et rendus pertinents.
Quel objectif envisagez-vous pour votre oeuvre à l’avenir ?
Je souhaite explorer les enjeux de manière plus profonde. Vous pouvez
peindre pour exprimer des sentiments, et vous pouvez peindre pour
exprimer des idées. Je tiens à exprimer les deux à la fois, du mieux
possible. J'espère vous faire ressentir les choses d'une certaine manière
et sans que j’aie à l’expliquer, et que l’oeuvre délivre un message que
chaque individu pourrait percevoir individuellement. Elle doit posséder
un sens inné et transmettre un message social, politique et satirique. Il y
a l'application de la peinture, des coups de pinceau, les couleurs, et également
la sensation que vous ressentez simplement en regardant cette
composition d’éléments. C'est ce à quoi j’aspire. C'est beaucoup !
Quels sont vos projets ?
Mourning (Le Deuil) est la première oeuvre d'une collection dans
laquelle j’utilise des personnages de bandes dessinées. Je pense
qu'ils sont un réel miroir de la société. Nous avons mis beaucoup
de nous-mêmes en eux. Je les associerai à des personnalités politiques.
À bien des égards, les politiciens sont admirés comme des
icônes. Cependant, ils sont considérés sous ce jour particulier
simplement parce que la société les y a placés. Si vous les connaissiez
personnellement, ils pourraient être complètement différents.
Je pense qu’il faut aborder ces questions. En fait, je construis une
mythologie moderne autour des personnes et des personnages que
la société fabrique, résultant dans ces personnalités inventées.
Theresa Barbaro