Vos photos sont magnifiques ! Comment vous êtes-vous rencontrés et avez-vous commencé à créer un si beau travail ?
je’NI : Nous nous sommes rencontrés en 2009 à New York. Je dansais alors avec un groupe d’improvisations d’avant-garde. Benno était notre percussionniste et musicien. C’était une voix, des mains qui paraissaient être plusieurs, comme venant d’un autre monde avec des instruments soudés à ses chevilles. Sa musique et ma danse se sont mélangées, ont fusionné pendant une heure jusqu’à ce qu’on occupe tout l’espace et que les spectateurs proclament que « tout était devenu lumière ». La danseuse et le percussionniste ne faisaient plus qu’un. On vivait une sorte d’expérience unique. À la fin de cette performance, Benno a mis son bras autour de moi et m’a dit « Avec ce que toi et moi venons de faire, on pourrait changer le monde ! ». Et j’ai alors répondu « Et bien, quand est ce qu’on commence? ».
C’est incroyable. Vous vous êtes trouvés à ce moment précis et avez fait cette déclaration si importante.
je’NI : La spontanéité est le fondement même de la créativité dans notre travail. Chez nous, la façon de travailler est intuitive, souveraine, simultanée et synergique si bien qu’on ne sait jamais où l’on va tant qu’on ne le fait pas. Nous devons être confiants. Si je réfléchis trop à la manière d’agir, mon œil et mon esprit critiques entravent la clarté de ma vision et la magie et le sens de notre création deviennent plus difficiles à établir. C’est dans ces moments d’abandon que notre créativité se révèle à nous.
Benno : Oui, l’absence de concept initial est vraiment la base de nos réalisations.
Quelle technique appliquez-vous pour réussir des photos aussi fortes ?
Benno : Nous faisons des séquences de photos numériques, à une cadence de trente par seconde, qui composent des trames de films. je’NI est pratiquement tout le temps en mouvement. Nous travaillons avec un appareil reflex numérique, et on place de façon rythmée ces séquences entre des séquences vidéo. J’utilise des outils audiovisuels en postproduction. Nous gérons les coupes entre la vidéo et les photos car nous pensons tous les deux de façon musicale. Ces émotions et perspectives sont transposées dans chaque image.
Les émotions qui se reflètent dans votre travail sont tellement fortes – elles jaillissent littéralement de la feuille. Elles semblent demander au spectateur d’éprouver ses propres sentiments et réactions.
je’NI : Les femmes et les hommes sont transformés par l’image. Je suis dans la démarche de guérir les blessures personnelles et les traumatismes collectifs cachés. Et c’est dans ce cadre contextuel intégré, sur-amplifié, polarisé et déformé que les femmes se présentent – sensuellement et sexuellement. J’expose et j’explore tout cela sans l’exploiter. Je m’y glisse. Je le transforme sans qu’elles le réalisent. Je joue avec ces idées, je danse avec elles très honorablement. J’aime l’idée que certaines pourraient revendiquer une profanation. Ce sont elles qui ne captent pas l’humour contenu dans la réalisation.
En quoi les hommes voient les femmes sous un angle différent, autre que sexuel ?
je’NI : En fait, je suis en train de redéfinir le contexte de ce que signifie « sexy » – c’est mon regard qui les dessine, pas ma façon de faire. La forme est le contenant du sentiment qui en émane. Les hommes sont surtout touchés par les photos qui me montrent en train de m’observer et Benno capte mon autoréflexion, aussi bien au sens littéral que figuré.
Benno : Quand elle s’observe, il y a une qualité très transcendante qui jaillit dans les photos.
Je vois que vous avez un programme et un concept plus larges avec les polarités que vous souhaitez démontrer. Vous n’avez pas à établir de limites. Et vous redéfinissez le contexte de votre travail en permanence.
Benno : Il s’agit toujours de beauté; la véritable beauté n’appelle aucun jugement ni aucune catégorie. je’NI est celle qui a le pouvoir d’exprimer cette beauté – le porte-parole de toutes ces femmes qui veulent s’exprimer. Ce sont les chansons inexprimées sur la beauté et l’amour qui manquent tellement dans ce monde au-delà de l’art. C’est une mission en soi. Nous ne l’avons pas choisie. Il y a des aspects masculins et féminins en chacun de nous. Il s’agit bien de polarités. Intuitivement, je peux révéler mes aspects féminins, et c’est comme une carte pour moi. Je vous vois. Nous travaillons ensemble de façon très harmonieuse. Cet art est fait pour tous. Nous comprenons et vivons la contradiction. Les aspects féminins doivent évoluer en s’abandonnant au processus. Une part restera toujours mystique. La beauté garde le pouvoir.
Quelles sont vos principales influences artistiques ?
je’NI : J’admire Gustav Klimt pour sa capacité à révéler simultanément un caractère profane et l’innocence dans ses sujets féminins. J’aime également les illustrateurs de mode français du début du XXe siècle, comme Louis Icart, Charles Martin et Georges Barbier pour leur façon très élégante et enjouée d’exprimer dans leurs portraits ce qui est sexy et sensuel chez une femme.Benno : J’aime la Renaissance avec sa vérité, son sentiment original et son contenu. C’est à la fois classique et romantique. Dans un sens, c’est un peu vieillot. C’est le Nouveau Retro. Cela exprime l’honnêteté, la confiance et une véritable beauté intérieure extérieurement révélée.
Je vois vraiment les aspects classiques et romantiques dans votre travail. Pouvez-vous nous parler des photos The Fissure et Through the Heart ?
je’NI : Dans The Fissure, je suis en train de danser pendant une séquence photo et Benno capte ma pensée. Je suis consciente de moi de manière cathartique, pleine de remords. Cela fait presque mal de bouger.
Benno : The Fissure nous montre à la fois les éléments les plus laids et les plus beaux de la lutte de la polarité, cette guerre intérieure, impossible à cacher. Dans Through the Heart, elle tient un éventail. J’ai doublé l’image par effet miroir et une flèche est apparue.
je’NI : Je me sentais si sexy ce jour-là. J’avais envie de taquinerie, de moquerie et d’être turbulente. Je pouvais presque tuer avec ma beauté, les mettre tous à genoux, avoir faim d’encore plus – ne jamais être satisfaite.
Benno : Il s’agit d’une société élégante, haut de gamme et de ses perversions. Les collectionneurs huppés réfléchissent à leur propre vie et à leur vision des femmes et elle brise cela avec une grâce timide. La flèche est directionnelle, une intention involontaire.
Quels sont vos prochains projets ?
je’NI : Nous allons concevoir un film documentaire artistique et un book photo pour la création de la dernière sculpture inachevée de Louise Bourgeois qui va être exposée dans le nouveau centre urbain de Vienne, le Wien Mitte.
Comment imaginez-vous l’évolution de votre travail ?
je’NI : Nous voulons découvrir de nouveaux créneaux pour étudier et documenter la science anthropologique à travers la beauté. Nous allons mélanger la narration et la mode, la musique, la danse à travers un récit visuel, philosophique et littéraire. Ce seront encore des photos, mais un peu plus sous forme vidéo. Ce sera sur une base de mode stylistique, mais il s’agira uniquement du contenant. Nous souhaitons trouver la nouvelle vision de la mode et du style – quelque chose qui traite plus de la vraie beauté.
Theresa Barbaro