Votre œuvre a quelque chose de profondément éphémère, étrange et attirant. Je suis fascinée par la couleur et par ses transformations quand elle est mélangée à divers degrés de lumière. Comme tout le monde, j'ai des démons et des fantômes dans ma vie. Quand ils remontent à la surface, j'essaie de les exorciser par le biais de la peinture. Ils sont finalement maitrisés et transformés en couleurs sur ma toile. Je me trouve enfin à un stade de ma vie où je me sens confiante et sereine. Il me semble que cette maturité toute nouvelle peut se discerner dans mes peintures. Je me réjouis que les gens trouvent une sensation de bien-être et d'équilibre dans mon œuvre.
Qu'est-ce qui vous a incitée à créer des œuvres expressionnistes abstraites ? La façon dont vous utilisez et posez la couleur est remarquable et assez minutieuse. Cela crée une merveilleuse sensation d'équilibre.Un tableau réussi possède un équilibre et une structure. Les parties du tableau qui donnent l'impression d'avoir été peintes au hasard, peuvent l'avoir été effectivement. J'appelle ces premières ébauches naïves des « accidents heureux ». Mais, par la suite, il y a toujours une retouche à faire pour restituer l'équilibre. Pour chaque action, il y toujours une réaction qui doit rééquilibrer et empêcher la peinture de se désintégrer. Cela m'a pris du temps pour comprendre ça. Ma mère était une expressionniste abstraite et par conséquent je pense qu'il était naturel que j'adopte le style abstrait. J'ai vu récemment une peinture que j'avais faite quand j'étais à l'école maternelle et j'ai été surprise de la ressemblance de mon style d'alors avec mon style actuel. Toute petite, j'avais un sens inné de la couleur. Je jouais déjà avec la couleur et la lumière à cette époque. Je suis probablement un excellent exemple de la force que possède le mélange de l'inné et de l'acquis.
Vous avez grandi à Long Island et avez déclaré avoir été très influencée par l'eau. Pourquoi l'eau est-elle si importante pour vous ? Il y a une lumière particulière, que l'on ne trouve que sur la plage, qui joue avec le sable et la mer. On subit une transformation là-bas, à la fois mentale et physique. J'aime la façon dont la lumière se métamorphose tout au long de la journée. Chaude, éclatante et vive le matin elle se fait dorée et douce vers les 5 heures de l'après-midi. Mon sens de la couleur doit être lié à l'observation de ces métamorphoses.
Pouvez-vous décrire les étapes de la création de vos œuvres d'art ? J'aimerais pouvoir dire que je commence avec un plan, mais la plupart du temps ce n'est pas le cas. Parfois, j'ai un paysage ou une silhouette à l'esprit. La base, habituellement, c'est une histoire de couleur que je désire explorer. Ce n'est qu'à mi-chemin que je réalise : « C'est là que je veux en venir ». Parfois, je laisse le tableau me dévoiler lui-même son contenu. Souvent, j'ai besoin de m'en éloigner pour ne pas en faire trop. Le fait que, du jour au lendemain, sans que personne n'y ait touché, il semble avoir changé de lui-même, me fascine toujours. Je pense qu'être capable de faire une pause vient avec l'âge, la sagesse et la sécurité que l'on ressent en tant qu'artiste. On se doit d'être confiant, que le tableau nous dira que faire, où aller et quand s’arrêter. J'ai fini par trouver et par suivre cette voix intérieure. Je pense que c'est un don et que cela implique une bonne dose de discipline. Cela aide aussi à travailler sur plusieurs tableaux parallèlement.
Quelle partie de vous-même, de vos émotions et de vos sentiments, est-elle révélée dans votre œuvre ? J'éprouve beaucoup de compassion et je m'identifie aux autres, cependant je suis également prudente en ce qui concerne ce que je partage. Les artistes ont parfois la sensation que chaque œuvre créée les met à nu. C'est comme si on était en équilibre instable entre ce que nous donnons et ce que nous gardons pour nous. Si on donne tout, il ne nous reste rien.
Étant consciente de tout ça, je suis parvenue à comprendre que j'ai le pouvoir de révéler autant de choses sur moi-même que je le désire. Parfois, mes titres sont un peu codifiés. Je suis la seule à connaître la véritable signification du tableau. En ne révélant pas trop de moi-même, je suis en mesure de contrôler ces aspects profondément personnels que j'ai rendus publics. Le public peut se demander, « Qu'est-ce qu'elle avait à l'esprit ? Est-ce qu'elle était brisée quand elle a peint ça ? Est-ce qu'elle était amoureuse ? Est-ce qu'elle était heureuse ? ». Les gens tirent toujours leurs propres conclusions et je trouve ça logique. Je leur permets de trouver leurs propres histoires dans mes tableaux. Soudain, mon art devient interactif.
Pouvez-vous décrire vos premiers souvenirs de création artistique ?Petite fille, je passais mes journées d'été à peindre dans la cour, quand je n'étais pas à la plage. Ma mère achetait des rouleaux géants de papier kraft et les déroulait sur le gazon. Cinq petites filles passaient leur journée à peindre, tandis qu'elle nous encourageait. Elle nous incitait toutes à avoir une « voix artistique » et à l'utiliser quotidiennement. Étant à la fois mère et professeur, le temps qu'elle passait dans son atelier était limité mais elle y arrivait. Elle affinait sans arrêt son expression artistique et se perfectionnait. Malheureusement, elle est morte trop jeune et n'a pas pu atteindre le niveau supérieur dont elle était proche en tant qu'artiste. Parfois, je sens que je lui dois d'atteindre ce but. Il me faut perpétuer son héritage.
Vous avez parcouru tout ce chemin, en prenant de nombreux virages. En regardant en arrière aujourd'hui, quelle serait, selon vous, la façon appropriée de décrire la progression de votre œuvre ?Je me sens à présent dans un espace calme, heureux et incroyablement créatif. J'ai travaillé dur et pendant longtemps pour en arriver là.
Après avoir perdu ma sœur le 11 septembre, j'ai cessé de peindre pendant de nombreuses années. C'était trop difficile pour moi d'entrer dans cette arène de l'incertitude que l'on ressent quand on peint. Je n'avais pas la confiance nécessaire pour mener une œuvre à bien. Il était simplement plus facile de m'éloigner de la peinture plutôt que de faire face à toute l'obscurité. Ce n'est que quand je me suis mise à la recherche désespérée de la lumière que le pinceau a retrouvé sa place dans mes doigts. Je n'avais pas pensé que la peinture était ce qui pourrait me guérir.
J'aime me mettre en relation avec les autres et obtenir d'eux une réaction émotionnelle. Ça procure un sentiment très fort d'être capable de faire ça. Je pense que mon œuvre parle de toute la lumière et de la couleur que j'ai laissé revenir dans ma vie. Je suis toujours touchée quand les gens achètent mes œuvres et si honorée de devenir une partie de leur intérieur et de leur vie.
Je sais combien je suis privilégiée et je serai toujours reconnaissante d'être revenue à la peinture. Je suis reconnaissante pour cette « voix artistique » que ma mère m'a donnée et pour la première fois depuis longtemps, je sens que j'ai quelque chose d'important à dire.
Theresa Barbaro