Pouvez-vous nous parler de votre parcours artistique ?
Le chemin artistique que j'ai suivi est en fait l'histoire de ma vie, qui a été difficile et semée d'embûches, surtout durant mon enfance et mon adolescence. Je suis né dans l'un des quartiers les plus pauvres de Yerevan, là où au début du siècle dernier, Arshile Gorky, alors adolescent, a vécu avec sa mère, avant de partir aux États-Unis. Je n'ai pas connu mon père. Quand ma mère était enceinte de moi, Staline exila mon père et mon grand-père en Sibérie car il les considérait comme des révolutionnaires, des ennemis du peuple. J'ai grandi dans le quartier de Gond, à l'époque bondé de gens pauvres, de hors-la-loi, de joueurs, de fraudeurs et même de criminels et de voleurs. Autrement dit, les gens qui vivaient à Gond étaient misérables et des laissés pour compte, mais, même dans leur misère totale, ils s'aimaient et s'entraidaient. Les relations entre eux étaient profondément humaines et fondées sur des lois humaines tacites. Dans cette communauté et sous le regard attentionné et vigilant de ma mère, je ne parlais pas aux enfants qui jouaient dans la rue. Ils me considéraient comme le fils de l'exilé, le fils d'un traître. J'avais comme amis les animaux, surtout les chiens qui me semblaient être plus humains et dignes de confiance que les gens. Déjà enfant, j'utilisais le charbon pour dessiner des animaux ou mon grand-père sur des pierres et sur les murs. Ma mère m'inscrivit alors dans une école d'art proche de notre quartier où j'eus de bons professeurs. Mais ils trouvaient mes peintures trop pessimistes. Je ne pouvais qu'être fidèle à moi-même et je n'étais pas capable de rendre hommage au communisme. Autour de moi, tout n'était que misère et ma vie était triste. Je peignais alors des maisons partiellement détruites, les gens et des animaux vivant dans des rues sales et désertes. Les dirigeants soviétiques ne l'ont pas accepté. J'ai donc été obligé de travailler comme maçon. Je vivais seul et pauvre, abandonné de tous. Mes seuls amis restaient les animaux – chiens, vaches, ânes, oiseaux, chats, etc. – que je peignais et peins encore aujourd'hui.
Quelles ont été les différentes étapes sur ce chemin ?
Pour ne parler que des étapes créatrices, j'ai peint depuis mon enfance des œuvres très réalistes, surtout en ce qui concerne les dessins au crayon. Pourtant, très vite, j'ai connu mon époque postimpressioniste et aujourd'hui j'explore les frontières du fauvisme. Au moment de l'indépendance de l'Arménie, je n'ai pas peint. Ma santé se dégradait suite à l'excès de dur labeur et je me sentais toujours fatigué. Parfois, je dessinais mon grand-père uniquement de mémoire. Il a toujours été avec moi et jusqu'à aujourd'hui, il est ma source d'inspiration. Je dessine des paysages, des natures mortes, des portraits, des séries de nus, mais parmi toutes ces peintures, la plus proche de moi, c'est la série « The artist and the model », dans laquelle j'apparais seul avec mes muses, à savoir mes modèles.
Avez-vous de fortes influences artistiques ?
Van Gogh a toujours été et reste mon héros artistique. J'ai vécu et souffert comme lui, mais je n'ai pas réussi à transmettre autant de force dans les expressions que je peins. Toute ma vie j'ai essayé et j'essaie encore de peindre des expressions aussi ardentes et transparentes. Peut-être suis-je trop torturé intérieurement, mais cela n'est vraiment pas facile d'atteindre ce niveau. Ce n'est pas simple non plus d'obtenir une telle palette de riches couleurs, ni d'avoir la puissance des coups de pinceau de Van Gogh ou sa spontanéité. Cela serait d'ailleurs plus juste de parler de sa perfection, de sa folie humaine.
Quelle est votre technique ?Je n'ai pas de technique particulière quand je peins ; je n'ai pas eu les moyens d'acheter les fournitures dont j'avais envie. Au début, je peignais sur n'importe quel support (du papier trouvé dans les poubelles, du carton, des morceaux de bois et toutes les surfaces planes sur lesquelles il est possible de peindre) avec tout ce que je trouvais (charbon, pierres de couleur, craie). Concernant la peinture, j'ai utilisé tout ce que mes mains pouvaient supporter, et même de la peinture pour carrosserie. J'ai aussi employé de l'encre d'imprimerie, parfois je préparais la peinture avec des herbes et des fleurs, qui étaient utilisées pour préparer la peinture dans l'industrie du tapis. Aujourd'hui, grâce à Dieu, j'ai tout ce que je veux, j'utilise des peintures de la meilleure qualité, des toiles, des pinceaux, des racloirs et des couteaux.
Quel est votre thème préféré ?
Je peins l'Homme avec un grand H, l'homme et son environnement. Sous l'ère soviétique, je ne faisais que le portrait de mon grand-père – personne d'autre ne m'intéressait. Désormais, je peins des hommes pauvres, des sans-abris, des mendiants, des musiciens et artisans oubliés. Je peins également des animaux, plus humains et fidèles que les hommes civilisés d'aujourd'hui, ces hommes cupides, insatiables et avares. La civilisation moderne transforme les gens. Regardez donc ce qui se passe dans le monde ! Les hommes s'entre-tuent. Ils ne se connaissent pourtant pas, ne savent rien les uns des autres et n'ont pas de problèmes entre eux. Seuls leurs dirigeants sont en conflit et les forcent à tuer des innocents. Je peins – et c'est surtout mon imagination qui me guide – des gens innocents, gentils, généreux qui vivent harmonieusement dans la nature, qui aiment la nature et qui gagnent leur pain à la sueur de leur front. Même quand je peins des prostituées ou des criminels, je cherche leur part d'humanité.
Pouvez-vous nous parler de vos prochains projets ?
J'ai toujours vécu sans objectif. Il me suffit d’avoir l'occasion de créer une œuvre d'art pour être heureux. Je me dépêche et je peins beaucoup parce qu'on m'a enlevé un rein, et l'autre est également en danger. Je n'ai pas peur de la mort, j'ai peur de ne plus pouvoir créer. Durant l'époque soviétique, je n'ai pas peint pendant de nombreuses années, je travaillais comme maçon, et j'ai accumulé beaucoup d'envie en moi, l'envie de peinture et de couleur. De ce désir de peindre, sont nées plusieurs séries de peintures. À l'instar de Cézanne, je peux peindre la même montagne des dizaines de fois ou comme Picasso, je peux peindre la même femme des centaines de fois.
Comment imaginez-vous votre avenir ?
Je n'ai pas planifié mon avenir et je n'en ai pas la moindre envie. De plus, je ne me préoccupe pas de savoir si mon art va résister à l'usure du temps. Certains disent que je ne suis pas un « moderniste » et qu'on oubliera mes œuvres au fil des années. Je ne suis pas d'accord. L'art n'est pas constitué d'ancien et de nouveau, mais plutôt de bon et de mauvais. Je sais que dans ma peinture, je mets toute ma vie, un dévouement total et je suis infiniment sincère dans mon travail. Je ne suis pas les tendances – ce ne sont pas mes affaires. Je n'ai pas rendu hommage aux Soviétiques et il n'est pas question que je cède aux demandes des marchés et du temps. Voilà pourquoi je n'ai pas de projet spécial pour le futur. Récemment, j'ai voulu par plaisir peindre sur de grandes toiles, créer des œuvres monumentales. Je souhaite rester loin des bruits de notre époque, me retirer sous ma carapace et créer mes œuvres dans mon atelier. Je ne dérange personne et je n'aime pas que d'autres viennent me perturber. Je ne demande rien d'autre à la vie, aux gens. J'ai eu un rêve et il se réalise aujourd'hui. Je suis heureux. Même la maladie et le fait de me rapprocher de la mort ne troublent pas mon bonheur parce que je peux dessiner et peindre ce que je veux, et non pas ce que d'autres exigent. Ce qui est important, c'est que je ne dois rendre de compte à personne, je n'ai pas à m'expliquer. Je suis un homme libre. Mon objectif était d'être libre et mon but était, est et sera toujours de créer des œuvres d'art…