Mannequin, agent de photographe puis photographe, vous avez une carrière artistique déjà très développée. Comment êtes-vous venue au monde de l’art ?
Je dirai que l’art et la mode sont, chacun dans son domaine, une sorte de profession de foi familiale ! Sans remonter trop loin dans la généalogie, ma grand-mère, qui a d’abord fait une première carrière de Prima Ballerina, est ensuite devenue une sculptrice internationalement plébiscitée. Mon père quant à lui, après avoir suivi des études d’arts appliqués, s’est lancé notamment dans l’illustration publicitaire. En rencontrant ma mère, il a rencontré le monde de la mode où elle s’est illustrée comme l’une des premières attachées de presse de la scène parisienne. Ils ont ensuite collaboré sur de nombreuses publicités dans cet univers où la féminité était toujours mise en exergue.
Quelles ont été les grandes étapes de l’évolution de votre art ?
Je dirai qu’à 6 ans je deviens « amateur » dans le sens pur du terme ! J’avais la chance d’être confrontée tous les jours, à la maison, aux meilleurs magazines de mode de l’époque sur lesquels des talents comme Guy Bourdin ou Helmut Newton s’exprimaient en toute liberté. C’était les années 1970, une époque de complète révolution culturelle et sexuelle ; donc une époque bénite pour des photographes dotés d’aussi fortes personnalités et qui avaient tant de choses à exprimer. Je ne suis pas sûre qu’à l’époque je comprenais l’ensemble de leurs messages. J’étais toutefois transportée par l’esthétisme et la poésie de leurs images et, sans m’en rendre vraiment compte, par la magie de leurs lumières !
À 18 ans, je démarrais, en plein milieu des années 1980, ma carrière de mannequin international et Milan est devenu ma base. C’était le temps de l’explosion des grands noms de la couture italienne et une période particulièrement créative dans la photo de mode. Peter Lindbergh, Paolo Roversi, Giovanni Gastel et tant d’autres se sont emparés du néo-réalisme et ont proposé aux mannequins de poser sur des clichés empreints d’émotion, de sentiments et de nostalgie. Ici, on nous demandait un véritable travail d’actrice et de faire appel à nos âmes pour transcender notre apparence physique. Les photos de mode à l’époque étaient de véritables photos d’art.
J’ai, ici encore, adoré les lumières, l’ambiance, enfin ce je ne sais quoi qui remue les tripes… En posant pour ces photographes merveilleux, j’ai aussi beaucoup parlé, appris, échangé… Je crois que certains d’entre eux avaient déjà compris alors, ce que je n’arrivais pas vraiment encore à exprimer… J’étais l’une des leurs !
Mais, à l’époque, les boîtiers argentiques étaient trop lourds pour ma corpulence et les équipements « lumière » de plus en plus extravagants. Je sentais, ici, toutes les limites physiques à ce que mon monde intérieur et mon imagination me commandaient. C’est ainsi que j’ai fait le choix d’ouvrir ma propre agence de photographes où j’ai pu aider de jeunes talents à développer leur art et pour certains à compter aujourd’hui parmi les dix meilleurs photographes mondiaux. Nous étions une sorte d’officine créative où, au lieu de travailler nos projets sur des bases purement commerciales, nous travaillions ensemble sur des concepts où je pouvais exprimer ce que mon imaginaire me dictait. Sans doute grâce au fait que je sois « tombée dans la marmite » toute petite, j’ai la chance de déceler les tendances émergentes… Quand on s’attaque à la photo de mode, c’est un don très précieux !
Je n’ai osé prendre le boîtier moi-même qu’une fois que le numérique a libéré mon handicape majeur ; à savoir le poids du boîtier. Mais je ne suis pas une grande fan du rendu numérique. Par conséquent, j’ai dû « apprivoiser la bête » pour enseigner à mon appareil à me livrer un rendu argentique ! Ce fût une expérience amusante pour une fille qui n’est pas une dingue de technique !
Quelles sont vos principales influences artistiques ?
Tous les photographes de mode ! Et ce, à compter des maîtres de l’exercice des années 1950. J’aime Irwing Penn, Avedon… Bourdin est un maître à penser pour moi.
Newton, j’aime ses contrastes, pas toujours ses thèmes, même si la fameuse photo de la fille en smoking pour Saint-Laurent reste à mes yeux un must du genre ! Mais je me laisse aussi influencer parfois par David Hamilton de par le romantisme de ses lumières extérieures. Je peux aussi parfois me laisser influencer par Deborah Turbeville ou Sacha qui ont, toutes deux, été des papesses de l’image du Marie Claire des années 1980. J’adore Annie Leibovitz, qui fait encore aujourd’hui les grandes heures du Vanity Fair Américain. Je ne peux pas nier, comme tous les photographes de ma génération, avoir eu un coup de cœur pour Peter Lindbergh, même si depuis quelques années je suis moins émue par son travail. Honnêtement, je pourrai continuer la liste à l’infini car j’ai aussi été séduite par Steve Hiett ou encore amusée par Eddy Kohli. La photo de mode c’est mon berceau et je m’amuse parfois à penser, quand je shoote « allez, faisons un petit clin d’œil à celui-ci ou celui-là ! ». Je crois que j’ai eu une telle boulimie d’images de mode et ce, depuis si longtemps, que consciemment ou pas, ils m’ont tous influencée !
Quelle est votre technique ?
J’aimerai dire ma technique c’est « pas de technique » ! Tout comme Ellen Von Unverth, je suis un ancien mannequin, et tout comme elle, ce qui m’intéresse par-dessus tout c’est la mise en scène ; la technique c’est un poison avec lequel il faut s’accommoder ! Pour autant, il faut bien se résoudre à l’idée que sans technique on n’arrive à rien. Donc, comme je le disais je n’aime pas le côté « chirurgical » des appareils numériques. Cette folie de l’ultra pixel est, à mon sens, merveilleuse pour des natures mortes mais pas pour explorer l’âme humaine. J’aime créer des accidents de lumière… et dernièrement, j’ai même retrouvé le plaisir d’images à la mise au point aléatoire, voire légèrement floutées. J’y trouve plus de magie, plus d’émotion, plus de poésie. Je veux parler à l’âme avant de parler aux yeux ! Bien sûr, j’aime que ma photo reste esthétique et élégante mais j’aime qu’elle puisse engendrer des émotions avant que l’on dise « oh, elle est belle ! ».
Quel est votre sujet favori ?
C’est vrai qu’étonnement, je suis de moins en moins séduite par la photo de mode, qui est actuellement devenue un produit marketing, pour préférer m’exercer à la photo d’art, plus libre puisqu’il n’y a pas ici de produit à vendre mais simplement des émotions à exprimer.
Il est aussi vrai que, pour l’heure, je photographie essentiellement des femmes… Mais j’aime aussi photographier les hommes. Le choix de mes modèles est intégralement dépendant de l’histoire que j’ai envie de raconter. Je suis sans doute actuellement très « autocentrée » car j’ai envie d’exprimer, à travers mes images, ma parole de femme, mes coups de gueule, mes affirmations. Je suis sans doute un peu en conflit avec ce que la société tend à mettre en avant aujourd’hui ; aussi bien au niveau des méthodes qu’en fonction de cette violence qui devient la norme. La violence est partout et je ne vois plus trop de subtilité dans le paysage que l’on nous construit. Je pense que l’un des rôles essentiels de la femme dans la société séculaire est d’apporter une « détermination par la douceur » ; à savoir faire évoluer le monde qui l’entoure au travers d’une subtilité raffinée. Je n’ai pas l’impression que la société actuelle aide les jeunes femmes à aiguiser cette partie, pourtant essentielle, de leur personnalité.
Je souhaite, à travers mes images, apporter une réflexion sur la question. Et cette réflexion s’adresse autant aux hommes qu’aux femmes. En fait, je parle de rapports humains en général et de ce magnifique jeu de séduction qui existe entre les hommes et les femmes et qui rend chacun de nous plus fort, plus sûr de soi… et qui permet, en bout de course, d’être simplement plus beaux dans nos âmes !
Votre dernière série est axée sur le retour des « vamps », pouvez-vous nous en dire quelques mots ?
J’ai choisi, en réalisant le livre « Kiss Me, bang bang! » et en exposant ses 36 clichés les plus parlants, de traverser le XXe siècle, au détour de ses grandes égéries ; des Garçonnes des années folles, aux Pin-up de la deuxième guerre mondiale, en revisitant les Vamps des films de séries noires et les grandes icônes du cinéma Hollywoodien.
J’ai voulu montrer au travers de ces portraits de femmes que celles-ci sont bien plus que des poupées maquillées ou de simples
« fashion victimes » de leurs temps. En fait, je n’aime pas la réduction commune que l’on fait de la femme dite « objet ». Je revendique le droit de jouer d’une certaine superficialité apparente pour, en fait, contourner les obstacles. Ces femmes, au travers de leurs modes et de leurs allures, ont tantôt révolutionné leur société en imposant une certaine liberté d’esprit et de mœurs et, à d’autres périodes, ont soutenu leurs hommes en apportant un peu de douceur et de séduction dans des lieux où la peur et la mort régnaient. De Marlène Dietrich qui se rendait sur le front pour offrir des spectacles aux troupes, aux Pin-up qui posaient régulièrement sur les magazines de l’armée, chacune à sa manière à œuvrer pour aider à créer la mythologie de la glorieuse Amérique. Le « Nose Art » en est témoin. Ces femmes sont indissociables de l’effort de guerre américain.
Ce message, à mon sens, devrait interpeller les femmes d’aujourd’hui. Ce n’est pas si frivole de souhaiter être séduisante tant que cette séduction reste subtile, intelligente et élégante. D’une certaine manière, une beauté sophistiquée peut être un vecteur d’évolution et d’intellectualisation de notre société. La subtilité développe le sens de la réflexion, du détail et de l’observation… Bref, il n’y a rien de léger ou de frivole dans tout cela.
Pouvez-vous nous en dire plus sur vos futurs projets ?
Tout d’abord, je vais continuer à faire vivre les vamps de « Kiss Me, bang bang! » en leur offrant plusieurs voyages. Leurs destinations sont encore en attente de confirmation mais vraisemblablement elles s’offriront un petit séjour à Paris et dans d’autres capitales. En parallèle, j’aimerais développer ici, à Monaco, un studio de portraits artistiques où on retrouverait le goût de s’offrir son propre portrait sous forme d’œuvre d’art.
Mais surtout, je travaille déjà depuis presqu’un an à un projet très ambitieux sur les secrets des grands libertins des XVIIe et XVIIIe siècles et de la littérature. Avec ce projet, je souhaite affirmer mon crédo à propos de la subtilité que recèlent la séduction et les jeux érotiques.
L’idée, dans ce travail, est de prouver que l’on n’a pas besoin de tout montrer ouvertement pour être évocateur… Puisque je compte bien parler de badinage et de libertinage, sans jamais montrer la moindre nudité.
Je pense que le fantasme, contrairement à ce qu’affirme notre époque, est beaucoup plus piquant lorsqu’il garde une part d’imaginaire. Je crois qu’ici je vais, une fois encore, aller à contre-courant mais j’aime avant tout bousculer les idées reçues… Et, par de là, engendrer la réflexion.
Comment vous projetez-vous dans le futur ?
Question amusante ! Philosophe, libre… Tant qu’à faire artiste reconnue ! Et toujours, je l’espère, rester une espiègle « poil à gratter » qui demandera encore et encore aux gens de regarder différemment !
Alexandra Pani